Les Damnés de la guerre
Joseph Dauphin et François Brugière morts 
par la France

Ils étaient deux paysans, originaires de Tauves dans le Puy-de-Dôme. Mobilisés dès 1914, victimes de la Grande Guerre, ils ne sont pas morts au front. François Brugière n’a survécu que deux mois à la déportation dans un bagne d’Algérie où il se trouvait pour avoir refusé de tirer sur le caporal Joseph Dauphin, fusillé le 12 juin 1917.

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    Sûr que, chez les Brugière, du puy Germeaux on n'était pas du genre à se plaindre ou à tendre la main. Les treize gosses - tous placés dans des fermes. dès l'âge de 8 ou 10 ans - n'avaient droit qu'à deux tranches de pain blanc enduites d'une vague confiture. Une pour Pâques, une autre le jour de la fête de Tauves. Leur gâteau, c'était ça, et rien d'autre.

    En février 1915, pourtant. le père craque. A 67 ans, "il n'a plus de santé", six de ses fils sont partis à la guerre, l'un d'eux, Jean, a même été tué au front dès septembre. Alors. il n'en peut plus, et se résigne à écrire au ministre de la Guerre, pour "solliciter le secours aux parents nécessiteux".

TUES  OU AFFREUSEMENT MUTILÉS

    Le pauvre homme croit toucher le fond. Il se trompe, le pire est à venir. Pour lui, d'abord ; il va périr écrasé par les roues d'un tombereau  d'ou il était tombe, sous l'effet de la fatigue, Il va mourir assez tard pour pleurer Marcellin, disparu un an après son frère, mais trop tôt pour voir Jules s'éteindre chez lui, après "avoir pris du mal" dans les troupes auxiliaires.

    Trop tôt pour assister au retour de Joseph, réformé après qu'un obus lui ait enfoncé le crâne, arraché doigts et mollets. 

François Brugière
le refus héroïque du petit poilu

Trop tôt pour partager la souffrance d'Antoine, si gravement gazé qu'il ne survivra guère au retour de la paix. Trop tôt, enfin, pour connaître le martyr de François, mort d'épuisement  dans un bagne proche de Chief  (ex Orléansville), en Algérie pour avoir refusé de tirer sur un "pays", le caporal Dauphin, le 12 juin 1917 à Ventelay, dans l'Aisne.

LE SOLDAT ANONYME ET LE HÉROS

    Originaires de la même commune - Tauves, dans le Puy-de-Dôme - incorporés dès quatorze dans le même régiment de chasseurs à pied, François Brugière, 31 ans, célibataire. et Joseph Dauphin. 35 ans, marié, père d'un enfant, n'ont pas vraiment accompli la même guerre, pourtant.

    En juin 1917, François n'est, somme toute, qu'un poilu parmi d'autres, S'il a beaucoup souffert. il ne compte aucun fait d'armes particulier, et sa correspondance renvoie l'image d'un paysan, beaucoup plus attaché aux choses de la terre qu'à celles de la guerre, "Que fait le veau de la Cantallouse ?". demande-t-il par exemple, dans une carte adressée à Thérèse, la petite dernière de la famille. qui est également sa filleule... et sa préférée.
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Le Caporal Joseph Dauphin

le héros devenu rebelle

    Joseph, lui, est un héros, promu caporal "pour sa belle conduite au feu", il est aussi titulaire de la Croix de guerre… avec trois citations s'il vous plaît. A Celles-sur-Plaine, son ceinturon avait été coupé en deux par un éclat d'obus.Il n'en avait pas moins "tenu le fossé jusqu'à épuisement des munitions". Un peu plus tard, il s'en était allé chercher un lieutenant gravement blessé près des barbelés, et l'avait ramené sur ses épaules. Le 27 août 1915 il s'était "élancé à l'assaut avec courage, malgré le tir intense de l'ennemi", puis s'était "maintenu sur la position conquise malgré un bombardement des plus violents".

    Début juin 1917, pourtant, le héros va devenir un rebelle, un proscrit, tout juste bon à ramasser douze balles dans la peau, et le soldat anonyme va faire montre d'un courage admirable. Le héros fait partie du bataillon qui, pour avoir "tiré la mauvaise pioche", voit la promesse d'une permission lui passer sous le nez. 

    Alors. comme beaucoup d'autres, Joseph Dauphin ramasse une cuite de tous les diables, et donne de la voix. Selon les archives militaires, les contestataires auraient ouvertement fait acte de rébellion. Ils auraient tiré sur la maison des officiers, en criant : "A bas la guerre, vive la Révolution ! A bas Poincaré, vive la Russie !", et le caporal Dauphin aurait joué les meneurs.

    La version officielle aurait-elle été contaminée par les philippiques des va-t'en guerre de l'arrière qui, à l'image de Barrès, n'avaient de cesse de fustiger "les soldats vendus 

aux boches" d'une armée française "pourrie par la propagande bolchéviste" ?

    Peut-être. Toujours est-il que le jovial Célestin, 85 ans, ancien facteur et dernier descendant du martyr, conteste formellement cette version. Son épouse Mathilde, 81 ans et une pêche d'enfer, également. Pour eux, Joseph se serait contenté d'interpréter (ou... d'exécuter vocalement des chansons à boire, du genre "J'ai deux grands bœufs dans mon étable".

    Ce qui est sûr, c'est que Joseph avait une voix forte, qu’il était parmi les "mutins", le seul gradé. Et qu'il était manifestement trop alcoolisé pour savoir ce qu'il disait "Je n'y coupe pas de mes quinze jours". confia d'ailleurs, sitôt dégrisé, le pauvre bougre. qui était à cent lieues d'imaginer la suite : conseil de guerre et condamnation à mort avec exécution immédiate au presque.
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    Et c'est là que le paysan soldat, toujours paysan et pas vraiment soldat, prend soudain l’étoffe  d'un héros. Désigné pour faire partie du peloton des basses oeuvres, François Brugière, le petit poilu de rien du tout refuse, en sachant pertinemment ce qui l'attend : la mort, séance tenante. Non content de faire faux bond, il ne craint pas de lancer : "Si l'on m'oblige à tirer, la balle ne sera pas pour mon camarade, mais pour le commandant du peloton".

    Joseph est fusillé, bien sûr. Onze balles dans le corps, une dans la tête. Fusillé et enterré comme un malpropre, puisque la croix plantée sur sa misérable tombe portait l'inscription "Mort en lâche". François- Brugière, lui, ne sera pas fusillé, mais envoyé au bagne militaire de Chief (ex-Orléansville), où il périra d'épuisement, deux mois plus tard. Son corps gît quelque part en Algérie. Où précisément ? Nul ne le saura jamais.
 

Michel LEMAITRE.  (Photos Christian SAGNE).
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Articles parus dans le journal « La Montagne » (date ?) et conservés par la famille Dauphin.

Les lendemains de deuil 
écrit par Henry Andraud (Propos recueillis auprès de descendants des victimes..

    Les sept fils Brugière ont été mobilisés. Deux Jean et Marcellin ont péri au front François est décédé en Algérie, dans les circonstances que l'on sait, Jules et Antoine sont morts chez eux, mais prématurément, et des suites de la  guerre.  Aussi amoché fût - il, Joseph, le lettré de la famille (il était titulaire du certificat d'études supérieures) a tant que faire se pouvait, dominé sa souffrance physique pour devenir le fondateur et l'infatigable animateur de l'Amicale du Mutilés et Anciens Combattant de Tauves.  Seul, Pierre est revenu pratiquement intact de la guerre.

    Quant aux malheureux parents ... Jean, le père, a, on l'a vu, été victime en 1916 d'un accident fatal et Marie, la mère, n'a pu résister à tant de deuils accumulés : elle s'est à son tour éteinte un an environ après son malheureux époux.

    Le temps n'a, évidemment, pas suffi à alléger la peine des survivants : "Thérèse, ma mère ne s'est jamais consolée de la mort de son frère et parrain. Même à la fin de sa vie, son regard s'emplissait de larmes, dès qu'elle évoquait sa mémoire", témoigne Jean-Marie, Sepchat. 78 ans, ancien coiffeur à Tauves, et petit-neveu de François.

    Mais la famille martyre a, aussi, toujours fièrement porté (voire revendiqué) l'héritage moral légué par ce frère, cet oncle, mort pour avoir refusé de jouer les bourreaux.

    Chez les Dauphin, en revanche, le souvenir du caporal fusillé était beaucoup plus dur à porter. Malgré la vigoureuse campagne de réhabilitation conduite dans les colonnes de "La Montagne", par Henry Andraud, l'ombre du pseudo traître a toujours plané sur la veuve, comme sur l'orphelin.

    Le célibat du fils Michel, décédé en 1970 des suites d'un cancer, n'aurait, dit-on, pas d'autre justification que cette plaie jamais refermée. Le caractère difficile de l'épouse, Marie-Bernard "une femme pas facile", de l'aveu même de Célestin et Mathilde Dauphin, qui l'avaient hébergée quelques mois, sur la fin de sa vie s'expliquerait, pour partie au moins, par le poids d'une histoire officielle, peu complaisante envers les fusillés de 1917. Curieusement, Marie-Bernard avait jeté les citations décernées à son époux.  En revanche, elle avait cousu une petite pochette de tissu blanc, dans laquelle elle avait conservé la croix de guerre... et la totalité des articles d'Henry Andraud.

    Le nom de Joseph Dauphin avait, dès 1922, rejoint, sur la stèle du souvenir, celui des autres enfants de Tauves morts pour la patrie. Avant de mourir, pourtant, Marie-Bernard avait très expressément demandé qu'à la sortie de la messe d'enterrement, son cercueil gagne directement le cimetière, sans marquer un temps d'arrêt devant le monument aux morts, comme le voulait la coutume.

    Dans ce contexte, les récentes déclarations de Lionel Jospin ont exercé, sur tous, un effet libérateur. Le soulagement serait total, sans les déclarations d'un représentant en vue de l'opposition. qui avait d'une certaine manière, assimilé les mutins de 1917 aux Waffen SS. "Si elle l'avait eu à côté d'elle, ma mère lui aurait balancé une paire de claques" assure Jean-Marie Sepchat bien décidé à poursuivre l'impétrant de sa vindicte.

80.000 tués pour rien

    "Que ces soldats, fusillés pour l'exemple, au  nom d'une discipline dont la rigueur n'avait d'égale que la dureté des combats, réintègrent aujourd'hui, pleinement. notre mémoire collective nationale" : par cette phrase, prononcée le jeudi 5 novembre à Craonne, le premier ministre, Lionel Jospin, n'a pas seulement secoué le Landernau politico-médiatique. Il a également remis en lumière un épisode peu glorieux de la Première Guerre mondiale : les mutineries (ou plutôt les mouvements d'humeur) consécutives à l'offensive ratée autant que meurtrière, du général Nivelle, et la répression qui a suivi.

    S'il avait ordonné à temps, le repli des troupes lancées le 16 avril 1917, à l'assaut du chemin des Dames, au sud de Laon (Aisne), Robert Georges Nivelle n'aurait pas accolé son nom à l'un des échecs militaires les plus sanglants de notre histoire. Mais, pour s'être obstiné en pure perte, il fit 140.000 victimes (tués, blessés ou disparus) pendant la première quinzaine  de combats et provoqua la mort d'au moins 80 000 soldats en deux mois.
Cette succession d'assauts meurtriers déclencha un large mouvement de contestation, abusivement assimilé à une mutinerie.

      Car l'histoire a fait litière des accusations de pacifisme ou de "bolchévisme", et montre, qu'en fait, les soldats 

protestaient  moins contre la guerre, que contre sa conduite et ses conséquences : combats inutiles autant que dévastateurs, nourriture et cantonnements médiocres, permissions supprimées, etc.

    La répression orchestrée par le général Pétain (qui avait, dès le 15 mai, succèdé à Nivelle, à la tête des forces françaises) n'en fut pas moins "exemplaire" .. Si le nombre des exécutions n'excéda pas 49 (49 de trop, il est vrai), 1.400 soldats furent condamnés à des peines de travaux forcées supérieures à 5 ans, et certains d'entre eux (l'exemple de François Brugière le prouve) ne résistèrent pas longtemps au régime des bagnes militaires,

    Contrairement à une idée reçue, cette vague de répression ne fut ni la seule, ni la première. Bien d'autres survinrent, notamment pendant l'hiver 1914-1915. On citera, notamment, pour mémoire, la "fusillade" de Vingré (Aisne). 

    A l'aube du 4 décembre 1914, six soldats furent passés par les armes, pour avoir simplement exécuté, sur ordre de leurs chefs, un repli tactique, qui avait permis d'économiser des vies humaines, sans faciliter l'avance des troupes allemandes.

    C'est à ces six martyrs (définitivement réhabilités en 1933) et à ceux de Flirey, Fleury, Fontenay, Monteauville, Souain, qu'est dédié le monument de Riom (Puy-de-Dôme). 
 


Voir aussi : http://www.memorial-genweb.org/

 
 

Andrée Parbelle